Irena Adler

“Un” novel, p.13

Dans UN-finished/named NOVEL le 7 novembre 2010 à 9:55  

Lorsque Wilhermy m’apprenait à combattre contre les forces obscures de l’imagination, je crois que je commençais à lui trouver du génie… La lutte qu’il livrait avec sa propre démesure en la matière devenait si viscérale, justement, lorsqu’il essayait de prévenir la mienne ; j’avais l’impression que sa folie de m’enseigner, dans ces instants-là, se muait en douloureux sacerdoce. Je reconnaissais bien son sang dans mes veines, alors, parce que c’était à mon tour d’éprouver de la jouissance à le voir ainsi déstabilisé. Sans aucun doute le travail de modelage qu’il entendait opérer sur moi était à double tranchant : lorsqu’il parlait trop je devenais spectatrice d’une espèce de performance ; le cours magistral se muait en jeux du cirque. J’attendais que sa propre raison se prenne à ses filets. Le sourd désarroi que lui suscitait l’exploration de sa propre sensibilité illustrait très bien au demeurant son incapacité profonde à exprimer ses sentiments par d’autres moyens que la parole. Je ne vous ai pas encore dit que le visage de mon frère, bien que c’eût été un visage aux traits d’une pureté exceptionnelle, absolument magnifique, était presque toujours figé, et cela dans une expression proche du mépris. Il avait une grosse bouche, très charnue, dont les coins tombaient comme sous l’effet soit d’un état avancé de tristesse, soit d’une sensation intérieure d’amertume insurmontable. Mais la moue en question était immuable : j’en avais pris l’habitude. Je ne sais vraiment pas si un jour son visage était devenu le masque tragique que nous connaissions, ou s’il était né avec. Toujours est-il qu’il était impossible de surprendre aux commissures de ses lèvres un seul rictus qui fut authentiquement spontané… Toujours il filtrait consciencieusement l’émotion avant de la donner – ou non – à voir à autrui, et toujours amenuisée de beaucoup lorsqu’elle était forte, autant qu’il avait tendance à surjouer des sentiments qui n’étaient pas vraiment les siens. Cela, naturellement, m’avait fait une si forte impression – ne serait-ce que le simple réflexe d’éprouver en retour le besoin de lui provoquer un sourire – que j’avais bien sûr un peu calqué mon propre maintien sur le sien. Lorsqu’on se sent si souvent mal aimé, n’est-ce pas, la nature vous pousse à reproduire le comportement de l’oppresseur… C’est à peu près la seule chance que Dieu, avec une intolérable injustice, nous offre de susciter à notre tour le type d’amour que le maître du jeu n’a pas su nous rendre. L’inconvénient, hélas, d’un tel cercle vicieux, c’est qu’il continue indéfiniment de tourner autour de celui qui en est l’origine. Comme je vous le disais au début, pour moi Wilhermy avait recréé le monde à son image… Nulle part, pas même à l’école, ni encore de l’autre côté du globe, je n’aurais su échapper aux anneaux du serpent…

La séduction, enfin ! Troisième vertu cardinale de l’élève parfait. Il était effrayant – et d’une certaine manière splendide aussi – pour moi de constater que notre extraordinaire capacité de séduction découlait directement de la pratique des deux autres : Clairvoyance Rationnelle (pour ainsi dire un radical désenchantement) et Obéissance, autrement dit soumission (inséparable de notre pouvoir d’attraction dans mon cas de petite fille surtout, mais aussi dans le sien, puisque l’usage de la parole était sa manière à lui d’exécuter une danse abdominale en l’honneur de ses victimes). Dans le cadre précis du travail scolaire, Wilhermy avait une image très juste pour désigner cette attitude :

« Joue tant que tu veux la carte de l’obéissance, tu peux te le permettre, Constance. Car tu es déjà arrivée à un bon niveau de pratique. Devance autant qu’il te plait les désirs de tes professeurs, mais surtout ne te départis jamais de ta dignité ! Car alors la chute n’en serait que plus douloureuse ! Ce qui te préserve du ridicule dans ta perfection, Constance, c’est le léger mépris que tu conserves pour la race humaine, et parce que tu te souviens que Dieu est le seul maître auquel tu obéis vraiment… Mais si un jour il te prenait l’envie, on ne sait jamais, de complaire à un professeur non pour la valeur universelle du savoir qu’il t’apporte, mais pour une vertu personnelle que tu lui trouverais – Que sais-je ? Du bon goût, peut-être ? De la prestance ? Peut-être même des qualités intellectuelles… Alors tu ne serais plus du tout à l’abri. Tout ce qui jusqu’à présent a fait ta force insolente : ta docilité passive, ta gentillesse humble, ton empressement à bien faire, ta réticence à juger, tout cela te serait reproché et contre-reproché. Tu ne saurais plus où donner de la tête : les rires fuseraient autour de toi. Car alors tous tes actes seraient réinterprétés en fonction de l’amour. Et il n’y a rien de pire que l’amour qui ne se cache pas. Aussi écoute-moi bien, Constance. Ton destin est de servir. Tant que tu aimeras Dieu, et que tu serviras pour lui, ton destin sera noble. La seule faiblesse de ce destin, c’est l’amour humain. Aussi souviens-toi, en toute circonstance, fais comme moi : ne supplie jamais, n’accuse jamais – reste droite ! – et tu auras le monde à tes pieds. »

Un tel discours est convainquant, n’est-ce pas ? Mes lecteurs eux-mêmes ne seraient-ils pas tentés d’imiter à l’occasion les techniques du Seigneur Prudhomme pour susciter ne serait-ce qu’une fois les mêmes passions ? Pourtant je vais vous apprendre une chose, cher semblable, mon ami : je n’ai pas connu une seule fois le sens du mot bonheur avant d’avoir mis à bas l’édifice noir de mon héréditaire ennemi. Une femme de bien m’a dit un jour – une institutrice, justement : « N’oublie jamais que celui qui aime a toujours plus de chance que celui qui est seulement aimé. » Il faut faire son miel de telles consolations…

“Un” novel, p.12

Dans UN-finished/named NOVEL le 7 novembre 2010 à 9:42  

« L’obéissance, continuait-il, n’est pas simple. Elle est même beaucoup plus intelligente que la rébellion, et je vais t’apprendre pourquoi… Les professeurs qui te parlent ne sont que des hommes. Ils se trompent parfois et souvent brouillent l’information qu’ils veulent te transmettre en se faisant des idées fausses à ton propos. Cela est normal. Tu n’es pas professeur, tu ne peux pas comprendre leur métier. D’ailleurs, qui s’en soucie ? Mais cette information, Constance ! – c’est le désir de Dieu que tu t’en empares malgré tout. D’autres verront seulement – avec dépit – que tu as devancé l’intention cachée du maître. Ils se demanderont secrètement comment tu as fait pour comprendre le sens de ses paroles sous la profusion des renseignements superflus, cependant ils te taxeront de servilité. Il faut alors que tu conserves à l’esprit que l’obéissance est une conquête ! Dieu veut que tu sois forte et intelligente : sur cette voie la première des vertus est l’acte d’humilité. Tu auras peut-être honte à cause des moqueries de tes camarades, pourtant leur jalousie sera le signe que la plupart d’entre eux est bien plus dans l’incapacité de faire concorder ses actes avec ses propres ambitions que toi dans la situation de ne pas posséder de volonté propre. Car réussir à désirer pour soi ce que le maître désire pour nous signifie en vérité avoir tous pouvoirs sur soi-même. C’est cela en vérité la première des sagesses à acquérir, donc la plus difficile. Le sens des paroles, c’est pour cela que tu dois avoir des yeux, et non pour l’imperfection des hommes et des mots. Afin de rester clairvoyante, parfois, il vaudra mieux lire le manuel qu’écouter tes professeurs. Tu apprendras aussi à tout simplement fermer tes oreilles lorsque ce qui est dit est inutile… Car c’est la question qu’à propos de toute relation humaine, toujours, tu devras te poser : En quoi est-elle utile ? Lorsque tu auras répondu à cette question, même si tu donnes l’air de devancer le désir de quelqu’un d’autre, c’est toi-même qui seras en position de supériorité. Car tu n’auras jamais oublié le bien que tu en retires. Même lorsque tu perdras ton temps en compagnie des professeurs, il faudra que tu agisses comme si tu avais reçu ton cours de Dieu. Et les professeurs t’en seront reconnaissants. »

Je vous laisse envisager d’instinct ce que ce genre de conseil peut apporter en négatif dans la vie sociale d’une petite fille… Le voilà donc en creux, le fameux principe des vases communiquant dont je parlais tout à l’heure ! Wilhermy me donnait les clefs d’un monde de perfection dans lequel conduite exemplaire signifiait tout simplement absence d’investissement émotionnel. Toute action menée à tête froide, c’est-à-dire uniquement en vue d’atteindre un but fixé, sans déperdition d’énergie, sans retard – sans plaisir aussi – était immanquablement couronnée de succès. Seulement dans la nature, un excès compense toujours un déficit : faites en sorte qu’un certain nombre de principes fixes régissent votre conduite en toute chose, aussitôt alors vous focaliserez l’attention de toutes les âmes à la recherche d’un sens pour leur vie qui souffrent du péché inverse. Au pied des rocs de notre espèce, la mer des individus tiraillés par l’appel de l’idéalisme et de la pulsion se déchaînait, redoublait de fureur passionnelle, dans l’espoir fou que nous autres rationnels leur reconnaissions aussi le droit d’exister. « L’enseignement de Wilhermy, ou comment se muer en vampire » : il m’enseignait à tout moment en filigrane de quelle manière me nourrir des émotions des autres à mon égard en n’en éprouvant aucune. Un peu plus tard arriva un autre genre de conseil, pour un autre genre de travail… Mes capacités d’imagination commençaient, tranquillement mais surement, à se développer, et il lui fallait nécessairement domestiquer cela aussi. Au collège on nous demandait parfois d’analyser un texte, ou une image, ou encore d’écrire un court récit sur un sujet donné. Je reçus alors mes premiers cours de dissertation :

« Vois-tu comme le monde est fait, Constance ? Le monde est plein d’hypocrites…Toute ta vie tu entendras des hommes te dire que tu es libre alors que ce n’est jamais le cas. Si tu dois jamais devenir libre, Constance, c’est que tu auras conquis ta liberté. Justement contre ceux qui voulaient te faire admettre leur propre définition de la liberté au lieu de te laisser vivre la tienne. Aussi, écoute-moi bien, Constance. Tes professeurs de lettre, tes professeurs d’art, te feront souvent croire qu’ils t’offrent un espace de création libre. Ou du moins ils ne te diront rien, mais ton cœur voudra croire à de telles sottises…  Et ton cœur sera bien malheureux, crois-moi. Car, et en cela aucun de tes professeur ne me contredira jamais, la création humaine, Constance, n’est jamais libre. A la vérité, la création humaine, à l’inverse de celle du Seigneur, n’est qu’une suite de contraintes. Ce sont des habitudes, des préjugés, des codes… Des sottises enfin par millier avec lesquelles tu va devoir apprendre à bâtir pour parvenir à exprimer parfois quelque chose de valable… Aussi lorsqu’on te proposera d’étudier un sujet, Constance, à peine auras-tu pensé un début de quelque chose à ce sujet, éprouvé une seule émotion, bloque tout ! Ne laisse pas l’émotion suivre son cours. Cette émotion il faut l’emprisonner, puis l’ouvrir et la disséquer comme un animal mort en cours de biologie. Aussitôt que ton idée sera en mille morceaux, va chercher une grille : la grille d’analyse que t’aura fournie ton professeur, pas une autre, et range les morceaux de l’animal dedans. Cette grille d’analyse n’est rien d’autre qu’un ensemble de codes arbitraires, c’est une méthode pour classer les viscères de l’idée. C’est un rangement. Voilà, rien de plus. Au terme de cela la dissertation est entre tes mains : elle se livre à ton esprit, aussi claire qu’un dessin d’architecte. »

“Un” novel, p.11

Dans UN-finished/named NOVEL le 7 novembre 2010 à 9:34  

Dès rentrée de l’école, Wilhermy semblait porter un soin spécial à cela, j’étais mmédiatement replongée dans notre relation délétère car, brillant élève lui-même, c’est lui qui se chargeait le plus souvent de me faire apprendre mes leçons. Maman était très mauvais professeur : toujours impatiente, toujours trop pressée ; j’avais accepté qu’elle lui cède sa place dans ce domaine… Il faut admettre une chose, qui ne rend pas mon propre jugement à-postériori plus facile : Wilhermy était un excellent maître. J’ai beaucoup appris de ces séances en tête-à-tête où il ne s’adonnait pourtant rien moins qu’à une expérience scientifique visant à modeler mon esprit…

Selon Wilhermy, il existait trois vertus cardinales de l’excellent élève, liées entre elles d’une façon inextricables et magistrales, en quelque sorte ne faisant qu’un, et ne découlant rien moins que d’une attitude philosophique précise face à la vie. « Rationalité, Obéissance et Séduction »  – triptyque sacré estampillé à jamais dans mon esprit – marqué au fer rouge – aux armes de mon frère. Aussitôt que je fus en âge d’apprendre à lire, Wilhermy commença son enseignement par le principe de base – celui en-deçà  duquel il n’y avait rien : tout exercice scolaire avait une fin dernière d’essence purement rationnelle que mon devoir d’élève était de percer à jour à titre « de justification supérieure », pour mon bien, sans jamais la remettre en cause. Lorsque lui-même eut la maturité nécessaire pour verbaliser ce qui était dans les faits une injonction à me soumettre à mon propre intérêt à travers la parole du maître, voilà le genre de discours qu’il me tint :

« Cette consigne ne t’est pas adressée en propre, Constance. » disait-il à la toute jeune fille que j’étais d’une voix très douce. « Et elle n’est pas non plus le fait de ton professeur. Cette consigne est là qui ignore complètement ton existence, et ne veut rien savoir de toi. Toi non plus tu ne veux rien savoir de ton professeur : tu veux juste savoir le but supérieur de l’exercice, et ce but supérieur est indiqué dans le programme. Regarde : pour l’instant on te parle de la circonférence de la terre, on te fait jouer avec une corde à linge dans la cour de l’école et mesurer l’ombre portée d’un bâton ; tes petits camarades trouvent tout cela très divertissant et attendent après le maître pour qu’il continue éternellement à les divertir. Or le maître va immanquablement  les décevoir, ces petits camarades -là. Car ce qu’ils ont pris pour l’intérêt majeur de la séance n’est en vérité qu’une tentative de séduction visant à masquer le fond des choses. Lorsque vous passerez de la pratique à la théorie, bien peu seront ceux-là qui parmi les enfants qui cherchaient uniquement à se divertir écouteront la raison d’être du jeu. Ils préfèreront encore rester dans l’illusion qu’il s’agissait bien d’un jeu qu’accéder à la justification supérieure de l’exercice : celle qui est marquée dans le manuel. Ces gens-là en mûrissant sont ceux qui conserveront la croyance vulgaire selon quoi les mensonges des puissants seront toujours là pour leur faire apparaître la vie plus belle qu’elle n’est. En vérité ces gens-là plus tard ne connaîtront pas d’amour véritable pour le monde tel que nous l’a prêté le Créateur, ils ne seront capables d’accepter de prendre la pilule amère de réalité qu’après un enrobage de sucre et d’illusions. Mais toi, Constance, tu es destinée à un autre destin : je ne te permettrai pas de retourner à la glèbe. Tu dois être capable de voir le monde comme le voient les puissants. Dès le début de l’année, tu sauras que la seule vocation de ces cours-là est de t’apprendre à faire fonctionner la petite machine du théorème de Thalès. Cela est très facile : les ordinateurs le font. Ce but supérieur veut ton bien… Souviens-t-en. Car toi aussi tu es une petite machine, qui doit apprendre à fonctionner. Aussi, si tu crois percevoir une autre intention chez ton professeur dans la consigne, ignore-la. Si ton professeur essaie de se mettre à ta place, ignore-le. Car lui aussi doit t’ignorer. Son seul devoir est de t’apprendre que tu as un devoir : celui de connaître la raison d’être supérieure de tout ce qu’il te demande de faire, et de la vénérer. Cette vénération-là doit toujours t’empêcher de le remettre en cause lui, même si sa manière de t’exposer la consigne est biaisée, ou qu’elle ne te plait pas. Car la seconde des vertus, inséparable de la raison, pour toi petite fille, c’est l’obéissance. »

Afin que je mette en pratique sa conception originale de mon devoir de petite fille, il lui arrivait de me faire apprendre ma leçon en jouant au tennis. Il hurlait la question depuis l’autre bout du cours, je lui beuglais la réponse en renvoyant la balle, il me gagnait le point en traître, et nous devions recommencer. Ce n’était pas amusant du tout. Mais cette activité épuisante avait le mérite d’habituer mon cerveau à lutter pour se concentrer sur l’essentiel, sans aucune déperdition d’énergie. Et la méthode portait ses fruits.

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