Lorsque Wilhermy m’apprenait à combattre contre les forces obscures de l’imagination, je crois que je commençais à lui trouver du génie… La lutte qu’il livrait avec sa propre démesure en la matière devenait si viscérale, justement, lorsqu’il essayait de prévenir la mienne ; j’avais l’impression que sa folie de m’enseigner, dans ces instants-là, se muait en douloureux sacerdoce. Je reconnaissais bien son sang dans mes veines, alors, parce que c’était à mon tour d’éprouver de la jouissance à le voir ainsi déstabilisé. Sans aucun doute le travail de modelage qu’il entendait opérer sur moi était à double tranchant : lorsqu’il parlait trop je devenais spectatrice d’une espèce de performance ; le cours magistral se muait en jeux du cirque. J’attendais que sa propre raison se prenne à ses filets. Le sourd désarroi que lui suscitait l’exploration de sa propre sensibilité illustrait très bien au demeurant son incapacité profonde à exprimer ses sentiments par d’autres moyens que la parole. Je ne vous ai pas encore dit que le visage de mon frère, bien que c’eût été un visage aux traits d’une pureté exceptionnelle, absolument magnifique, était presque toujours figé, et cela dans une expression proche du mépris. Il avait une grosse bouche, très charnue, dont les coins tombaient comme sous l’effet soit d’un état avancé de tristesse, soit d’une sensation intérieure d’amertume insurmontable. Mais la moue en question était immuable : j’en avais pris l’habitude. Je ne sais vraiment pas si un jour son visage était devenu le masque tragique que nous connaissions, ou s’il était né avec. Toujours est-il qu’il était impossible de surprendre aux commissures de ses lèvres un seul rictus qui fut authentiquement spontané… Toujours il filtrait consciencieusement l’émotion avant de la donner – ou non – à voir à autrui, et toujours amenuisée de beaucoup lorsqu’elle était forte, autant qu’il avait tendance à surjouer des sentiments qui n’étaient pas vraiment les siens. Cela, naturellement, m’avait fait une si forte impression – ne serait-ce que le simple réflexe d’éprouver en retour le besoin de lui provoquer un sourire – que j’avais bien sûr un peu calqué mon propre maintien sur le sien. Lorsqu’on se sent si souvent mal aimé, n’est-ce pas, la nature vous pousse à reproduire le comportement de l’oppresseur… C’est à peu près la seule chance que Dieu, avec une intolérable injustice, nous offre de susciter à notre tour le type d’amour que le maître du jeu n’a pas su nous rendre. L’inconvénient, hélas, d’un tel cercle vicieux, c’est qu’il continue indéfiniment de tourner autour de celui qui en est l’origine. Comme je vous le disais au début, pour moi Wilhermy avait recréé le monde à son image… Nulle part, pas même à l’école, ni encore de l’autre côté du globe, je n’aurais su échapper aux anneaux du serpent…
La séduction, enfin ! Troisième vertu cardinale de l’élève parfait. Il était effrayant – et d’une certaine manière splendide aussi – pour moi de constater que notre extraordinaire capacité de séduction découlait directement de la pratique des deux autres : Clairvoyance Rationnelle (pour ainsi dire un radical désenchantement) et Obéissance, autrement dit soumission (inséparable de notre pouvoir d’attraction dans mon cas de petite fille surtout, mais aussi dans le sien, puisque l’usage de la parole était sa manière à lui d’exécuter une danse abdominale en l’honneur de ses victimes). Dans le cadre précis du travail scolaire, Wilhermy avait une image très juste pour désigner cette attitude :
« Joue tant que tu veux la carte de l’obéissance, tu peux te le permettre, Constance. Car tu es déjà arrivée à un bon niveau de pratique. Devance autant qu’il te plait les désirs de tes professeurs, mais surtout ne te départis jamais de ta dignité ! Car alors la chute n’en serait que plus douloureuse ! Ce qui te préserve du ridicule dans ta perfection, Constance, c’est le léger mépris que tu conserves pour la race humaine, et parce que tu te souviens que Dieu est le seul maître auquel tu obéis vraiment… Mais si un jour il te prenait l’envie, on ne sait jamais, de complaire à un professeur non pour la valeur universelle du savoir qu’il t’apporte, mais pour une vertu personnelle que tu lui trouverais – Que sais-je ? Du bon goût, peut-être ? De la prestance ? Peut-être même des qualités intellectuelles… Alors tu ne serais plus du tout à l’abri. Tout ce qui jusqu’à présent a fait ta force insolente : ta docilité passive, ta gentillesse humble, ton empressement à bien faire, ta réticence à juger, tout cela te serait reproché et contre-reproché. Tu ne saurais plus où donner de la tête : les rires fuseraient autour de toi. Car alors tous tes actes seraient réinterprétés en fonction de l’amour. Et il n’y a rien de pire que l’amour qui ne se cache pas. Aussi écoute-moi bien, Constance. Ton destin est de servir. Tant que tu aimeras Dieu, et que tu serviras pour lui, ton destin sera noble. La seule faiblesse de ce destin, c’est l’amour humain. Aussi souviens-toi, en toute circonstance, fais comme moi : ne supplie jamais, n’accuse jamais – reste droite ! – et tu auras le monde à tes pieds. »
Un tel discours est convainquant, n’est-ce pas ? Mes lecteurs eux-mêmes ne seraient-ils pas tentés d’imiter à l’occasion les techniques du Seigneur Prudhomme pour susciter ne serait-ce qu’une fois les mêmes passions ? Pourtant je vais vous apprendre une chose, cher semblable, mon ami : je n’ai pas connu une seule fois le sens du mot bonheur avant d’avoir mis à bas l’édifice noir de mon héréditaire ennemi. Une femme de bien m’a dit un jour – une institutrice, justement : « N’oublie jamais que celui qui aime a toujours plus de chance que celui qui est seulement aimé. » Il faut faire son miel de telles consolations…






